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Le fameux « Mal Français » ne touche pas que la télévision
Écrit par Bubu | Publié le 25/11/2004 | 1642 Lectures

On parle souvent de « Mal français » au sujet des fictions télévisées : scénarii redondants et consensuels, manque d’attention portée à l’esthétique… Les griefs sont nombreux.
Mais ne peut-on pas étendre la critique à l’ensemble de la fiction, et donc au sacro-saint Cinéma ?


On parle souvent de « Mal français » au sujet des fictions télévisées : scénarii redondants et consensuels, manque d’attention portée à l’esthétique… Les griefs sont nombreux. Mais ne peut-on pas étendre la critique à l’ensemble de la fiction, et donc au sacro-saint Cinéma ?


L’idée d’écrire sur ce thème m’est venue la nuit du 16 novembre 2004. Non pas que le sujet ne m’avait jamais effleuré l’esprit, mais cette soirée m’a semblée particulièrement symptomatique du fameux « Mal ». J’ai donc brièvement cogité et décidé de jeter à plat les réflexions qui me sont apparues ce fameux soir.



Je débutai donc ma séance télé avec le film diffusé sur France 2 : Le Boulet, avec Gérard Lanvin et Benoît Poelvoorde. Plus amusant que ce que j’en avais entendu dire, entre autres parce que complètement déjanté mais aussi bien interprété, j’ai passé un agréable moment. Même si, il faut le reconnaître, ce n’était pas le film de l’année mais juste une bonne comédie.
Pourtant ce qui m’a interpellé, c’est justement ce couple vedette, sur lequel repose une grande partie du film (mais pas la totalité, fort heureusement) : la brute qui traîne le boulet, donnant un titre particulièrement bien choisi au film. Le duo est certes une chose courante au cinéma, mais celui-ci en particulier, le Ronchon et le Boulet, aussi marrant soit-il, sentait quand même le réchauffé : c’est bon, mais c’est pas comme quand on l’a cuisiné la première fois. Parce que cette base scénaristique avait déjà été mise à mijoter dans La Chèvre, Les Compères, Le Jaguar, Tais-toi… Francis Veber étant d’ailleurs, semble-t-il, un spécialiste de l’auto-plagiat. Et à partir de cet exemple précis (mais il y en aurait bien d’autres à citer) je me suis questionné sur ce manque flagrant de renouvellement.

On peut à mon sens classer les productions françaises en 3 catégories : les drames, les comédies puis tout le reste.
Les Drames « à la française », ou drames humains, que l’on qualifie souvent de soporifiques ou d’intellectuels (parfois à juste titre). Des films qui ont surtout les honneurs d’une presse cinématographique que les spectateurs n’écoutent pas (les sondages le montrent). Non pas que tous ces films soient nuls, au contraire il y a de tout, mais dans l’ensemble, ils s’attachent plus à laisser vivre leurs personnages qu’à créer une véritable histoire. Ils ont pour but de susciter des émotions chez le spectateur mais il ne s’y passe souvent pas grand chose. Du coup, si le drame que vivent les personnages ne touche pas ou que les acteurs ne sont pas convaincants, le film devient « chiant ». D’ailleurs, c’est souvent à l’encontre de ce type de films que l’on attribut le terme « film français ». Qui trouve d’ailleurs son homologue outre-atlantique, le « film américain » étant ces longs-métrages d’action décérébrés produits en un temps record, Hollywood pouvant en effet sortir la suite d’un succès dans les 2 ans qui suivent, ce qui est très court sachant que cette période comprend le choix d’une histoire, l’écriture du scénario, la pré-prod, le tournage et la post-prod.
Les Comédies sont elles, comme on l’a vu avec l’exemple précédent, calquées sur des modèles éprouvés (voire usés) mais dont le succès est presque garanti. L'autre solution consiste à bâtir le film autour d'un ou de plusieurs comiques de scène, dont l'image est souvent porteuse mais le talent plus discutable, d'autant qu'ils se contentent généralement de reproduire à l'écran les personnages qu'ils sont dans leurs spectacles (ou émissions).
Ces deux catégories occupent la majeure partie du marché, ne laissant que des miettes au « reste ». Le Policier, pourtant très présent à la télévision, est finalement peu représenté au cinéma. Et pour les genres qui nous préoccupent sur le site, c’est carrément la disette : le Fantastique est très rare (et pas toujours de qualité) et la Science-fiction quasi-inexistante. En bref, le cinéma de genre est clairement relégué dans les bas-fond de la production, peut-être à cause d’un mauvaise image de marque qui veut que les amateurs de ce genre de films (ou de livres) soient vus comme des gens à part, voire comme des ados attardés.

Il convient peut-être ici de parler d’un cas à part de films « variés » et qui remportent un franc succès à chacune de leurs sorties : les productions Besson. Des films où le scénario est pour ainsi dire absent et où l’action prime, ce qui dénote dans le paysage cinématographique français. Certains parlent de « films à l’américaine », en ce sens où ils regroupent tous les clichés qu’aiment à vilipender les détracteurs du cinéma US.
Mais le principal problème de ces films, c’est qu’il ne s’adressent qu’à une frange de la population : les jeunes avides d’actions et de divertissement peu cérébral et particulièrement à la population d’une certaine banlieue. Je m’empresse de préciser qu’il ne s’agit pas là d’une remarque péjorative mais d’une réalité. Etant moi-même jeune de banlieue, connaissant d’autres jeunes de banlieue, nous ne nous sentons absolument pas attirés par ces histoires qui ne nous parlent pas. L’autre preuve à mon avis a été donnée par le film Yamakasi : retiré de l’affiche 4 semaines après sa sortie, car la production estimait que tout le public cible avait été touché et qu’il était inutile de dépenser de l’argent à l’exploiter plus longtemps. Si c’est pas du business ça…
Pourquoi est-ce que je viens parler de cela ici vous demandez-vous ? Eh bien la sauce que nous prépare Besson monte à tous les coups et il n’a donc aucune raison d’en changer. Celui qui, en tant que réalisateur, était connu pour ses films un peu en marge, celui qui a réussi à faire produire par Gaumont un monstre financier (à défaut d’artistique) tel que Le Cinquième Elément, celui-là à peine passé producteur, se met à nous servir des films sans imagination destinés à son unique enrichissement (ceux qui pensaient qu’il amassait pour réaliser un « gros truc » en sont aujourd’hui pour leurs frais). Lui aussi a donc été pris dans le système et il semble que ce soit le cas de tous ceux qui s’y frottent.



Après quelques minutes d'intermèdes publicitaire et de zapping, je me dirigeais vers Arte où m'attendais un film que j'avais repéré dans mon hebdo papier. En fait de film, il s'agissait d'un téléfilm coréen intitulé Le Dernier Témoin et dont un article trouvé sur le site de la chaîne m'avait attiré.

Il faut noter ici que Arte remplit à merveille sa mission de service public et que nous en avons encore un exemple ici : nous pouvons découvrir, certes à un horaire un peu tardif (22h50), une production télévisuelle d'un autre continent dans sa langue d'origine. L'effort est donc à saluer à l'heure où le PAF s'uniformise à grand pas.

Toujours est-il qu'après quelques minutes, j'étais sous le charme (je reprends ici un avis laissé sur un forum) :

Très bon, tout à fait dans le style coréen : pas mal d'action (avec notamment des cascades "excessives"), une pointe d'humour, et surtout un ton poétique qui côtoie sans cesse une grande violence, donnant à l'ensemble un ton très mélancolique. Et même si certains effets sont un peu faciles et un peu clichés, cela n'enlève rien à la bonne impression d'ensemble.
Une enquête policière banale à la base, et dont la première partie se finit de façon inattendue. Puis l'atmosphère change radicalement pour laisser place à un film historique qui nous transporte en 1952, pendant la guerre de Corée (janvier 1951-juillet 1953). En fait, le chassé-croisé va se poursuivre durant tout le film (avec même un détour au Japon). Tout est parfaitement mis en scène et la fin on ne peut plus logique.


Et je me remis à m'interroger, cette fois durant le film. Ce qui était ennuyeux et me faisait perdre quelque peu de ma concentration. Comment était-il possible qu'un simple produit télévisuel soit techniquement plus remarquable que la plupart des long-métrages qui passent depuis quelques années dans nos salles ?
Pour le coup, ce n'est pas une question d'argent. Qu'elle en est la cause ?

Est-ce moi qui, ne trouvant pas de films répondant à mes attentes, tente de détruire ce cinéma par tous les moyens ? Je ne pense pas car ici je ne m'intéresse qu'à la technique pure, sans parler des sujets. Et il n'y a pas besoin d'avoir un oeil très exercé pour faire la différence en une image très travaillée et une "normale". Bien sûr, la plupart des spectateurs ne font pas vraiment attention à cela, à moins que ce soit très moche ou magnifique. De plus, je ne suis pas le seul à faire ce genre de remarque, ce qui me déculpabilise un peu de m'attaquer sans vergogne à l'un des seuls cinémas qui ose encore tenir tête à Hollywood. Peut-être que je regarde les films avec une approche trop professionnelle en fin de compte ; il n'empêche que visuellement, il manque quelque chose au niveau de la lumière, principalement.

Est-ce que les techniciens auraient perdu leur art ? La réponse est ici difficile à donner. Entre autres parce que certains films, dès que le budget commence à grimper, se délocalisent dans les pays de l'Est pour abaisser le coût de la main d'oeuvre. Pourtant, aller en République Tchèque par exemple, n'est pas une régression en soi puisque les Tchèques sont reconnus dans le métier. Cependant, beaucoup de films continuent à être tournés dans nos frontières avec nos propres intermittents. Sur ce point, je peux difficilement croire que tout le savoir ait été perdu et que les nouvelles générations sont incapables de faire quoi que ce soit de bien. Mais je vais y revenir tout de suite.

Est-ce alors une question de volonté ? Possible. Car il est possible de pousser l’esthétisme. Je vais prendre deux exemples qui me viennent : Les Rivières Pourpres (2000) et Atomik Circus (2004). Le film de Kassovitz, même si son scénario est embrouillé et qu’il comporte des trous (comblé dans le livre de Grangé) , bénéficie d’un bonne mise en scène, de décors superbes et d’un superbe photographie (merci Thierry Arbogast). On peut reprocher ce que l’on veut à ce film, mais pas que l’image n’a pas été travaillée. De même, le film des frères Poiraux m’a beaucoup plus en ce sens qu’on sentait qu’une attention avait été portée à l’esthétique ; il a néanmoins été laminé par la critique à cause d’un scénario un peu trop juste (voir la critique par ailleurs sur ce site).
Il est donc possible de faire quelque chose pour ceux qui le veulent. Et pour reprendre le point précédent, cela montre que les Français ont autant de talent que les autres (ou du moins certains).

Et si, en fin de compte, la réponse était une combinaison de ces différents facteurs ?
Car à bien y regarder, les comédies ne sont pas tellement propices à la création d’ambiances, puisqu’elles reposent avant tout sur des dialogue, voire des situations. De même pour les drames, on se focalise avant tout sur le jeu des acteurs. Le reste vient en second. D’ailleurs, cela est une constante en France, puisque cette « croyance » en la performance de l’acteur a des répercutions sur la façon de faire les films, comme par exemple la fameuse prise de son en direct, qui fait notre spécificité mais que l’on ne nous envie pas forcément. Mais peut-être aussi faudrait-il arrêter « d’envisager [les] films comme [des] pièces de théâtre » (j’ai malheureusement déjà entendu cela dans la bouche de professionnels). Non pas que je dénigre le théâtre, mais cinéma et théâtre sont complètement différents et il faut les aborder en conséquence.
Si l’on va dans cette direction, on rejoint les deux autres points que j’évoquais précédemment. Il n’y a pas volonté à créer une esthétique car il n’y en a pas besoin et il serait inutile de perdre du temps sur des choses pas forcément utiles.
Du coup, il n’y a pas vraiment de différence entre voir le film au cinéma et à la télévision. La taille des écrans et les normes sonores sont peu exploités. Au regard du prix des places, il peut être démotivant d’aller voir les films qui nous sont proposés. Prenons un exemple : voir un Gladiator ou un Planète Bleue sur sa télé lui fait perdre une grande part de son intérêt ; alors que pour un Dîner de Cons ou un Être et Avoir, cela n’a strictement aucune importance [j’ai ici volontairement pris une fiction et un documentaire]. Le choix est donc vite fait.




Le bilan n’est donc pas glorieux. Et l’on peut se demander si finalement, le cinéma n’est pas comme la télé.
Heureusement non. Il y a encore une marge. Le Cinéma, sans être aussi noble qu’un certaine élite le pense, n’en est pas encore réduit au niveau des téléfilms, où le Chef-opérateur Image installe rapidement ses projecteurs pour éclairer uniformément la scène et éviter ainsi tout un tas de problème qui pourraient survenir, et où le réalisateur ne fait qu’une seule prise de chaque scène pour une question de gain de temps et donc d’argent. Je suis sûr que certains sourient à cette triste évocation qui est pourtant la réalité des choses.

Le cinéma Français a donc besoin aussi de se diversifier et de se renouveler. Et on a coutume de dire que c’est par le sang neuf que ces choses arrivent. Pourtant, si les jeunes arrivent avec des idées nouvelles, ils ne peuvent pas réaliser des longs-métrages trop « décalés » pour débuter, car personne n’acceptera de les financer. La prudence est de donc de rigueur dans ce milieu aussi.
Parce qu’il ne faut pas oublier que ce sont aussi des personnes installées dans le métier qui le dirige et qui pour la plupart ne souhaitent pas que cela change. Ce sont donc aux nouveaux de s’adapter. Car il ne faut pas se voiler la face : il y a clairement un problème de mentalité. Il n’y a semble-t-il pas de remise en question de la part des professionnels de la production (ou du moins cela ne perce pas). Car ce sont eux qui tiennent les rênes : on peut toujours leur apporter des choses originale, mais la décision de faire le film leur appartient toujours. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut produire n’importe quoi, attention. Mais offrir un plus grand éventail aux spectateurs, oui, sûrement.

Je vais terminer sur une phrase, qu’un homme du milieu m’a un jour confiée, et qui résume bien l’état des choses : « Le Cinéma est une élite qui se considère comme une élite ».
Tout est dit.



- Edition du 28 novembre 2004 :
Je viens d'apprendre aujourd'hui même que Francis Veber avait mis en chantier un nouveau film qui mettra en scène son personnage fétiche : François Pinion.
Comme pour argumenter un peu plus mon article...