Première contribution histoire de lancer la machine.
Sullivan (du Village) a posté sur son blog une série de billets concernant les séries à mythologies. Suite à la fin de Lost il s'est décidé pour disserter sur ce genre assez épineux, tant dans sa définition même que dans ses diverses méthodes de fonctionnement.
Je préviens tout de suite ça fait un petit peu de lecture mais c'est très intéressant.
Voici les billets dans l'ordre de parution (donc de lecture) .
Sullivan a écrit:
La mythologie m'a tuer
Lost, c'est fini. Pendant que les uns sèchent leurs larmes, et que les autres marmonnent un "c'est pas trop tôt" pas complètement immérité, je prends un instant pour revenir sur la question des séries à "mythologie". (Il y a des spoilers sur la fin de Lost dans ce billet.)
La série à mythologie a été inventée dans les années 90. Elle existait en germe dans des oeuvres télévisuelles précédentes -- le précurseur ultra en avance sur son temps Le Prisonnier, mais aussi Twin Peaks, Code Quantum ou Star Trek -- mais, jusqu'à il y a vingt ans de cela, personne n'avait vraiment tiré jusqu'au bout cette idée de faire en sorte qu'une série raconte directement quelque chose au fil d'une trame feuilletonnante qui irait de l'épisode 1 à l'épisode final et cristalliserait les enjeux, les thématiques, les grands arcs des personnages de la série. Le terme de mythologie lui-même, en référence à une source d'inspiration majeure de ces grands récits épiques, a été inventé par Chris Carter pour The X-Files et s'est diffusé à partir de là à pas mal d'autres séries. Y compris parfois un peu à tord et à travers: je me souviens de la manière dont je tiquais sérieusement quand certains parlaient de mythologie à propos de l'arc Mary-Alice dans la première saison de Desperate Housewives. Feuilleton n'est pas égal à mythologie.
Quelque part, The X-Files reste un peu le créateur de la série à mythologie, ne serait-ce que parce que c'est le modèle sur lequel les successeurs se sont basés. Malheureusement, ils ont beaucoup retiré de X-Files une définition qui se résumerait à mythologie = question + question + question + question + question + ...
JJ Abrams a beaucoup regardé X-Files et a dit souvent ne pas vouloir répéter les erreurs de cette série avec les siennes, avec quelques succès comme de fixer une date de fin à Lost pour éviter le tirage à la ligne et à l'aveugle imposée par la Fox à Chris Carter lors des trois dernières années de sa série, et quelques échecs comme la saison finale de Alias qui reproduit au contraire jusqu'au comique certains problèmes de la dernière saison de X-Files.
Mais, en fait, une autre série mythologique s'est créée exactement en même temps que The X-Files (un an avant, même, pour ce qui concerne son téléfilm Pilote), avec au début, et sans que les uns n'aient connaissance de l'existence des autres, exactement la même construction en alternance d'épisodes isolés et de gros épisodes mythologiques. Cette série, c'était Babylon 5.
L'Histoire n'a pas vraiment retenu Babylon 5, hors certains cercles assez restreints. Parce qu'elle appartenait au genre moins mainstream de la hard SF, avec acteurs maquillés en extraterrestres à bord d'une station spatiale, parce qu'elle n'a pas été diffusée sur une grosse chaîne mais en syndication (c'est à dire sur une association de chaînes locales qui ne programmaient pas forcément les épisodes le même jour à la même heure), parce que c'était une série à très petit budget qui demande une capacité assez forte à suspendre son incrédulité, etc.
Cet oubli relatif est regrettable parce que Babylon 5, qui s'arrêta en 1998 après cinq saisons reste, et de loin, l'exemple le plus réussi de série à mythologie.
Babylon 5 a formidablement réussi à éviter des erreurs énormes commises par The X-Files et/ou Lost et/ou Battlestar Galactica, et les autres.
- Elle avait compris, avant même d'avoir vu les pauvres scénariste de X-Files se débattre (à la fois courageusement et dignement, je le maintiens) pendant ses deux ou trois dernières années, qu'une série à mythologie devait forcément avoir une fin pré-intégrée. Quitte, business is business, à prévoir des terrains de jeux parrallèle: même si aucun n'a marché (pour des raisons diverses), plusieurs dérivés de B5 ont été tentés.
- Elle avait compris qu'on ne peut pas trainer des mystères indéfiniment. Il faut régulièrement en refermer certains pour en ouvrir d'autres, connectés aux premiers. Etirer le mystère de l'enlèvement de Samantha sur sept saisons et 150 épisodes, comme l'a fait X-Files, c'est de la folie. Ca génère frustration, départ de spectateurs, et, encore plus grave, fait disparaitre la résolution du mystère. Quel pourcentage des spectateurs ayant suivi The X-Files est capable de dire ce qui est arrivé à Samantha? Une estimation de 5% est peut-être déjà généreuse. Et même si la série avait duré cinq saisons, comme le prévoyait au départ Carter, c'était déjà trop: la mythologie de The X-Files était déjà largement discréditée dès le début de la saison 4. Le fait qu'elle soit pourtant la plus cohérente et celle dont le plus de questions ont été finalement résolues, Babylon 5 mise à part, n'a aucune espèce d'importance: on ne peut pas demander au public de tenir en l'air une question cinq ans et 125 épisodes durant (encore moins dix, quinze, vingt questions). Cela ne fonctionne pas, je pense que c'est maintenant empiriquement prouvé.
On voit bien, du coup, qu'une série comme Lost qui entendait faire reposer six saisons sur la question posée par Charlie à la fin du Pilote, "where are we?", c'est à dire "qu'est-ce que c'est que cette île?" était condamnée à s'écrouler avant la fin, et cela même si les scénaristes avaient apporté une réponse satisfaisante à cette question (et au moins une bonne moitié des téléspectateurs trouve qu'ils ne l'ont pas fait -- c'est aussi mon avis personnel).
(Par une terrible ironie du sort, les deux acteurs de B5 dont j'ai un autographe sont ceux qui sont décédés...)
- Babylon 5, roman pour la télévision, avait compris, enfin, qu'on ne peut pas improviser. Un feuilleton, un soap, un whodunnit, peuvent très bien se remettre de voir leurs scénaristes poser une question à laquelle ils n'ont pas encore de réponse. Une série à mythologie, jamais. La manière dont les scénaristes de Lost ont jeté, au moins jusqu'à la mi-saison 3, des tas de mystères en l'air, en se disant qu'ils verraient bien plus tard lesquels ils rattraperaient, ou pas, ne pouvait amener à aucune autre issue que celle qu'on a connue. Certains mystères sont totalement oubliés (le caractère spécial de Walt, les mystères de la fertilité sur l'île, ses guérisons miraculeuses qui n'ont pas empêché Ben d'avoir un cancer en saison 3...). Les autres constituent une telle multiplicité incohérente qu'une solution globale devient chimérique et qu'il faut donc se contenter de réponses qui se résument à l'acronyme TGCM: Ta Gueule, C'est Magique! (Je ne cite pas d'exemple, ça marche pour environ 90% des résolutions de mystères de la saison 6). Comme les auteurs de Lost sont fondamentalement très talentueux, les moments de génie rattrapent en partie le fait que la série n'est absolument pas une narration cohérente, mais une suite de moments enfilés comme des perles. C'est le degré zéro de la dramaturgie, ce qui illustre à quel point leur série est une entreprise illusionniste, une formidable esbroufe.
Mais mettez à la barre d'une mythologie improvisée des gens qui n'ont pas le génie de l'arnaque du duo Lindelof et Cuse, et vous obtenez Battlestar Galactica. Une série qui s'est tellement couverte de honte dans ses deux dernières saisons (alors qu'elle n'en a eu que quatre en tout, même pas 80 épisodes!) que plus personne n'en parle, à peine un an après sa fin. Battlestar Galactica n'a pas vraiment pu être critiquée pour la très, très grosse nullité qu'elle était devenue -- principalement parce que quatre ans, c'est trop court pour que les journalistes qui ont dit "c'est génial" au début assument de pouvoir dire "c'est une des pires série à l'antenne" sans avoir l'impression de mettre en jeu leur crédibilité. On a vu le même phénomène avec 24, qui était déjà irrémédiablement nulle depuis deux ou trois saisons quand cette réalité est devenue dicible 'en société'. Conclusion: si vous avez un très bon début et que votre série fait moins de cinq saisons, vous être à l'abri de tout retour de bâton. Je trouve même bizarre que les gens d'Hollywood ne l'aient pas encore compris et appliqué (ce qui serait leur intérêt parce qu'une série décrédibilisée comme The X-Files, c'est une franchise potentielle qu'il sera dur, sinon impossible, de faire fructifier).
Quant à la mythologie de X-Files, elle n'a été inventée qu'en fin de saison 1: du coup les éléments de mythologie des 22 premiers épisodes sont des éléments improvisés qu'il faut faire rentrer au forceps dans ce qui est développé après, quand bien même le talent de Chris Carter et Frank Spotnitz pour retomber sur leurs pattes surpasse de loin celui de leurs imitateurs.
D'une manière amusante, le final de Lost est l'anti final de The X-Files. Les deux sont au moins très bancals, voire ratés, pour des raisons opposées.
A la fin de X-Files, Chris Carter tenait absolument à faire savoir que sa mythologie, dans laquelle il avait quand même investi beaucoup de travail, était cohérente. Du coup, son final est un cours magistral, "la mythologie de X-Files pour les Nuls" (je pense que le soulignage, c'était à peu près leur état d'esprit au moment d'écrire), ennuyeux à mourir, contraire à tous les principes de base de la narration puisqu'il s'agit essentiellement d'une heure entière d'exposition très superficiellement dramatisée, et qui ne laissait qu'un strapontin aux personnages. En plus, pour les gens qui avaient suivi la mythologie (il y en avait quelques-uns, j'en faisais partie), à peu près 98% des informations transmises étaient des redites de choses déjà expliquées auparavant, en général plus subtilement. Ce final n'a rien changé à la perception de la mythologie de la série, les journalistes ont recommencé à écrire dès le lendemain que c'était incompréhensible et qu'il n'y avait aucune réponse: le problème n'était pas un manque d'explications. C'était en fait le problème de conception évoqué plus haut, des mystères étirés sur une durée trop longue, mais aussi une guerre de communication que les scénaristes avaient perdue depuis longtemps. Reste donc une fin à peu près aussi excitante qu'un documentaire diffusé sur France 5 un dimanche après-midi où il fait super-beau dehors. Seule grâce de ces deux heures, une jolie boucle thématique sur la manière dont les morts parlent au vivant, trop appuyée dans l'épisode, mais qui avait l'avantage d'être une des rares (la seule?) thématique commune à nombre d'épisodes de la mythologie (L'Epave, Emily, Closure...) et isolés (les innombrables histoires de revenants, il y en a cinq rien que dans la première saison).
Clairement, après avoir étudié cet exemple, les scénaristes de Lost en prennent le contre-pied. Leur final mise donc tout sur les personnages et l'émotion. C'est un choix un peu plus rationnel pour une fin, même si au bout d'un moment trop de pathos tue le pathos, surtout quand c'est quand même assez moyennement fait. Mais la mythologie se voit recluse à un petit strapontin sur lequel elle est si condensée que son aspect ridicule, déjà évoqué plus haut, est démultiplié. On ne prend même pas la peine de nous expliquer en quoi cela aurait été grave que le Man in Black quitte l'île, ni si l'extinction définitive de la lumière aurait eu la moins conséquence hors de l'engloutissement de l'île, alors que sont les questions de base qui motivent le récit: y apporter une réponse n'est absolument pas optionnel, c'est la condition sine qua non pour que la série tienne un minimum debout. (Et une ligne de dialogue où un personnage qui n'a aucune raison de le savoir assène "ce serait la fin de tout", ce serait très loin d'être suffisant si Lost était un feuilleton radiophonique. Alors comme c'est une série télé...)
Avec tout ça, le sublime épisode final de Babylon 5 n'en apparait que plus encore sincère et touché par la grâce. Le scénariste J. Michael Straczynski avait résolu ses mystères et sa mythologie avant. Cette heure finale, sous forme de véritable épilogue, est un au-revoir, un récit sur les morts réelles et symboliques et sur le deuil. Bouleversant.
Mais, à mes yeux, l'oubli relatif de Babylon 5 est surtout préjudiciable en cela que cette série, toute immense qu'elle soit, est perfectible. Elle est en effet passée à deux doigts de l'annulation un an avant la date prévue, Straczynski avait du conclure en avance pas mal de lignes narratives, ce qui laissa la dernière saison un peu vide de substance. D'autant plus que toutes ses notes sur la saison (dans un leap of faith sidérant qui mérite un immense respect, Straczynski avait écrit les arches de toute sa série, cinq saisons, 125 épisodes, avant que la première minute n'en soit tournée) furent accidentellement détruites, ce qui le conduisit à réinventer de mémoire ce qu'il avait prévu, avec pas mal de pertes. Sans parler du départ imprévu et non annoncé de l'actrice d'un des six personnages essentiels. Cela laisse un gros déséquilibre qui permet tout à fait d'envisager la création d'une série à mythologie encore plus puissante et encore plus aboutie.
Pour cela, il faudra s'éloigner des modèles des grandes séries malades que sont X-Files, Battlestar Galactica ou Lost. Ou au moins tirer un bilan sérieux de leurs erreurs. Sauf que c'est peu probable, ne serait-ce que parce que X-Files a été la série geek des années 90 quand Lost a été celle des années 2000, et BSG une étape majeure de la série de SF (quand bien même cette étape n'est finalement que style, et absolument pas substance). Hollywood est donc forcément décidé à les imiter bien plus qu'à les corriger: on l'a vu avec Flash-Forward, avec V, et le très faible résultat créatif et d'audimat.
Alors il ne me semble pas impossible que The X-Files, et Lost soient finalement autant la naissance d'un genre que son enterrement.
A moins que LA série à mythologie qui mène le genre à son aboutissement ne naisse pas aux Etats-Unis?... Voilà une idée insensé. Au moins aussi insensée qu'une autre idée, venue en 1988 à J. Michael Straczynski. Une idée qui s'appelait Babylon 5.
Source
Sullivan a écrit:
Mythologie 2 : la revanche des flemmards
Ce billet est une suite au précédent publié il y a quelques jours, ''la mythologie m'a tuer''. Cette série d'article risque en fait bientôt de se transformer en trilogie. En même temps, une mythologie, c'est forcément à suivre...
Ce premier billet, bilan de l'état de la "série à mythologie" à la fin de Lost, je le concluais en disant que je doutais fortement qu'il faille attendre de l'industrie américaine des séries qu'elle nous fournisse une série à mythologie de qualité dans un futur proche. Un sentiment totalement validé par un article paru quelques jours plus tard sur le site d'Entertainment Weekly, titré 'Flash-Forward' finale: did advance planning do more harm than good to the show? C'est à dire Final de 'Flash-Forward': planifier à l'avance a-t-il fait plus de mal que de bien à la série?
L'article prend donc l'exemple de la série Flash-Forward, série qui a fait le buzz à la rentrée dernière aux États-Unis (et proposée à partir du 1er juillet sur Canal+), mais qui a finalement été annulée au terme d'une seule saison et dont le dernier épisode a été diffusé dans l'indifférence générale il y a quelques jours. Au cas où vous ne liriez pas l'anglais, je le reproduis ici, parce que c'est une lecture intéressante et pas trop longue :
Quand ABC a lancé Flash-Forward, le network et les producteurs se sont vantés d'avoir un plan sur cinq ans pour la série dramatique évoquant les suites d'un gigantesque black-out international. Apparemment, le plan établi par David S. Goyer (The Dark Knight) et Brannon Braga (24) avait été si convaincant qu'il avait déclenché une surenchère entre les différents networks avant qu'ABC n'arrache le projet. “Ces séries high-concept peuvent êtres fantastiques, mais il y a beaucoup de pièges,” déclarait en septembre à EW le Président de ABC Entertainment, Stephen McPherson. “Le fait qu'ils avaient travaillé a fait toute la différence.”
Vraiment? Ce soir, ABC diffusera le 22e et dernier épisode de Flash Forward, après que le network ait décidé de ne pas commander de deuxième saison. Après des débuts respectables à l'automne dernier — une moyenne de 12,5 millions de téléspectateurs — les audiences ont chuté tout au long de la saison. (Le fait que la série, tout comme V, a connu une longue pause dans sa diffusion pendant l'hiver n'a pas aidé.) La première partie du double-épisode final, diffusée le 20 mai, a rassemblé seulement 5,3 millions de personnes – un chiffre 28% plus faible que la moyenne de toute la saison (7,4 millions), alors il est peu probable que la diffusion de la seconde partie ce soir fasse mieux [L'épisode a fait pire, rassemblant seulement 5 millions, NDS]. Tout à coup, il apparaît que ces discussions sur un plan sur cinq ans ne veulent rien dire si personne ne regarde.
Alors, Flash-Forward va-t-il devenir un récit édifiant sur les pièges de la planification? Pour ce qui le concerne, McPherson ne s'excuse pas d'avoir commandé une série avec une mythologie riche (après tout, il a renouvelé V pour une deuxième saison). “Au bout du compte, Flash-Forward n'a pas séduit et passionné le public comme nous l'espérions,” disait-il à EW plus tôt ce mois-ci. “Une grande partie de la reconstruction du network passe par la prise de risques. Certaines séries ne fonctionnent tout simplement pas.”
Cependant, deux des showrunners les plus importants de cette industrie — qui viennent tous deux de conclure deux séries hyper-sérialisées — sont suspicieux devant quiconque prétend pouvoir dicter la direction dans laquelle une série pourrait et devrait aller. “Je me méfie des plans sur cinq ans,” déclare Howard Gordon, le producteur exécutif de 24. “Il y a certainement un avantage à savoir de façon générale où vous allez. Mais je crois aussi qu'il y a une énergie dans l'inconnu et l'improvisation née de ces moments où l'on découvre où les histoires vous amènent. Savoir où vous allez est parfois contraignant parce qu'alors, il faut absolument y aller. Il faut avoir un grand cerveau pour penser savoir où va aller une histoire.”
“D'expérience, plus vous êtes terrifié, et persuadé de l'annulation imminente de votre série, plus vous avez de chance de passer au prochain épisode,” ajoute Damon Lindelof, le producteur exécutif de Lost. “Il y a un poids dans la première année d'une série qui pèse sur vous du fait que le public et la chaîne attendent que vous expliquiez quel est votre plan à plusieurs mois (si ce n'est plusieurs années...)... mais plus vous pensez à ce que vous allez écrire dans six mois, moins vous pensez à écrire le scénario que vous devez rendre demain. Le plan vient en son temps, mais dans cette première saison, le plan est sans objet si vous ne prenez pas le temps d'écouter ce que la série est est en train de vous dire vouloir être.”
Il y a au moins une autre série high-concept en développement pour la saison 2010-2011 qui pourrait venir avec sa propre riche mythologie — Terra Nova, à propos d'une famille de 100 ans dans le futur qui revient dans le temps jusqu'à la préhistoire. Ironiquement, Braga est producteur exécutif sur cette série également, avec Steven Spielberg, l'ex-président de la Fox Peter Chernin, et l'agent devenu producteur Aaron Kaplan, parmis d'autres. D'après ce que nous avons entendu, Braga — avec les producteurs exécutifs David Fury (24) et Matt Olmstead (Prison Break) — travaille sur une Bible laissée par Craig Silverstein, le co-créateur (avec Kelly Marcel) qui est maintenant le showrunner de la future série Nikita sur CW. Mais au moins une source ayant parlé à Braga nous apprend qu'il est terrorisé par la tâche colossale — alors, comme l'indique Lindelof, la peur (et pas seulement la planification à l'avance) pourrait être bonne pour la nouvelle série. A suivre.
Lynette Rice, Entertainment Weekly, 27 mai 2010.
Ce papier est très orienté, mais c'est aussi ce qui fait son intérêt, parce que cela dit quelque chose, et parce que Entertainment Weekly n'est pas exactement un acteur mineur de l'industrie américaine du divertissement.
Pour commenter son sujet, la journaliste Lynette Rice est allée chercher Damon Lindelof et Howard Gordon, deux scénaristes connus pour revendiquer (depuis les débuts de 24 pour Gordon, depuis quelques semaines/mois pour Lindelof) le fait qu'ils ont improvisé l'écriture de l'intrigue de leurs séries (remarquez, il leur était difficile de faire autrement, tant leurs deux programmes trahissaient de façon évidente qu'ils étaient écrits au fil de la plume, sans direction). On se doute bien qu'il ne vont pas vanter tout à coup les mérites de la planification. Il ne manquait que Ron Moore, le créateur de Battlestar Galactica, qui a inventé le discours sur l'énergie de l'improvisation que Gordon régurgite ici, et le tableau était complet. Mentionnons aussi, quand même, que si elle est effectivement très sérialisée, 24 n'est en rien une série à mythologie, et qu'elle redémarre à zéro à chaque saison ou presque, pour des intrigues sans connection les unes avec les autres (même si certains se sont forcés à croire au toutélié jusque vers la fin de la troisième saison). Pas grand chose à voir avec le sujet, donc, même s'il reste remarquable que les scénaristes de 24 n'aient jamais été capables d'avoir une visibilité à plus de 10-12 épisodes, et souvent c'était moins, quand quasiment toutes les séries sont capables de se structurer correctement à l'échelle d'une saison, à défaut de le réussir sur l'ensemble de leur vie.
Plus profondément, cet article porte le stigmate d'une industrie où la rentabilité est quasiment le seul indicateur qui permet de mesurer le succès, et où la critique est à peu près inexistante.
Sinon, plutôt que de blâmer un five-year-arc qui était peut-être le seulement élément intéressant de Flash-Forward, et dont la promesse a fait venir les téléspectateurs au moment du pilote, la journaliste aurait pointé les autres problèmes de la série. Et principalement le fait qu'arc ou pas arc, elle était tout simplement très, très mal écrite. Ses personnages allaient du fade au transparent, son «humour» était affligeant, et la série semblait à chaque instant littéralement terrifiée à l'idée de perdre ses téléspectateurs en route.
Une peur qui se traduisait de deux façons: d'abord une succession de rebondissements beaucoup trop rapides – il aurait fallu au moins trois épisodes pour raconter ce qu'il se passe dans les 42 minutes du pilote – qui obligeait à faire deviner l'intrigue aux personnages pour qu'ils puissent suivre le rythme, sacrifiant au passage tout travail de caractérisation. Ensuite, un rappel constant, et rapidement absolument insupportable, de ce qu'il s'était passé précédemment. Flash-Forward empilait ainsi constamment résumés au début de l'épisode, ré-exposition de l'intrigue dans les dialogues et inserts de flash-backs, parfois plusieurs fois dans le même épisode et souvent vers des éléments déjà remémorés aux spectateurs par les deux premiers procédés. Très rapidement, on a l'impression que la série était persuadée que le téléspectateur moyen est complètement idiot.
Difficile de savoir si ces rappels constants venaient de la chaîne ou des scénaristes eux-mêmes – à ma connaissance, aucun journaliste n'a posé la question, ce qui nous ramène au peu de place pris par la critique. (Pas étonnant, dans ce contexte, qu'un espace comme Television Without Pity se soit imposé il y a une dizaine d'années comme un site clef du web des séries aux États-Unis -- je ne suis plus le site et ne sais pas du tout ce qu'il est devenu éditorialement.)
Néanmoins, j'ai plutôt tendance à blâmer ABC, parce que ce problème ressemble fort à un symptôme de la crise profonde que traversent tous les networks, qui voient leur audience s'effriter très rapidement depuis dix ans, et qui cherchent à contrecarrer cette tendance baissière en se positionnant grand spectacle / popcorn / ados (et cela tout en demandant aux séries de baisser leur budget, ce qui fait que les ateliers d'écriture ont diminué de moitié en quinze ans). Sans compter, et cela aussi Lynette Rice aurait pu le mentionner, que Flash-Forward a connu trois showrunners successifs pendant sa première saison. Marc Guggenheim a supervisé les douze premiers épisodes avant de se faire la malle, laissant David S Goyer aux commandes. Officiellement, à l'époque, ce départ avait toujours été prévu comme ça, sauf que le mois suivant, on apprenait qu'ABC mettait le tournage en pause une semaine (ce qui coûte très cher) le temps pour les scénaristes de reprendre leurs marques. Et, en février, Goyer quittait la série à son tour...
Bref, l'ambiance dans la salle des scénaristes de Flash-Forward, et les relations avec ABC, ça m'étonnerait qu'elles aient été bonnes. Et si je confirme que, si la série était bien nulle (j'ai personnellement tenu jusqu'au septième épisode), il me semble clair que cela n'avait aucun rapport avec le fait que Flash-Forward avait, ou non, planifié sa mythologie sur cinq saisons.
A une époque, Babylon 5 a eu une petite influence et les projets de séries avec un arc sur cinq saisons étaient relativement à la mode. Dark Skies, et Earth: Final Conflict (lancées respectivement en 1996 et 1997, ça ne me rajeunit pas) se sont lancées sur ce modèle. La première, qui s'était maladroitement placée sur un terrain beaucoup trop similaire à celui de X-Files (conspiration gouvernementale et invasion extraterrestre) a été un échec annulé après une seule saison de 19 épisodes (qui devenait bonne vers la fin). La seconde a jeté son arc à la poubelle dès la deuxième saison (en supposant qu'elle en avait vraiment un et qu'il ne s'agissait pas juste de ramener les fans de B5 vers cette autre série de SF avec un argument factice) pour devenir un sidérant n'importe quoi qui a changé trois fois de personnage principal en cinq saisons.
Mais aujourd'hui, et c'est cela que l'article d'Entertainment Weekly dit réellement, les Ron Moore, Damon Lindelof et Howard Gordon ont gagné un bras de fer avec les networks, une forme de guerre de communication qui pourrait se résumer à: «hey les gars, vous n'allez pas nous forcer à savoir où on va au moment où on lance une série», et à «au mieux, on se mettra à bosser quand on sera sûr qu'il y aura une saison 2».
Oui, vraiment, il y a peu de chance de voir beaucoup de séries à mythologie de qualité arriver d'Hollywood dans les prochaines années. L'occasion ou jamais pour le Vieux Continent de se réapproprier les mythologies nées chez lui et ce type de sujets, aptes à capter un public jeune, passionné et hyper-fidèle.
J'ai encore au moins un billet en réserve sur le sujet des séries à mythologie. Je reviendrai notamment sur une tentative de définition plus précise du genre, sur les différentes façons de prévoir et d'écrire une mythologie, et sur vos commentaires à mon premier billet. A suivre...
Source
Sullivan a écrit:
Mythologie 3 : feedback
evenir totalement nulle dès la deuxième moitié de la saison 3 – produite dans des conditions ahurissantes. C'est à dire entièrement ré-écrite au montage, évacuant l'intrigue fil rouge originale de cette moitié de saison, qui n'est plus qu'un bruit de fond passablement incohérent dans la version diffusée, et se reposant du coup entièrement qui ce qui n'aurait jamais du être qu'une intrigue tertiaire fournissant de nombreuses scènes coupées, le fameux quatuor amoureux. On voit la la limite de la méthode BSG qui consistait à tourner une heure utile pour un épisode de 42mn, avec le risque d'incohérence que cela comporte – sans parler du gaspillage.
Je ne suis pas d'accord avec toi sur un point: Battlestar Galactica était mythologique dès son commencement. A la base, l'idée qu'il y ait douze robots organiques infiltrés dans la flotte, dont on ne connaît qu'une poignée, est un concept mythologique qui n'aurait jamais du être improvisé. Comme cela l'a été, cela a donné les fameux Final Five, soit les bien surnommés Cylons du pif.
Il ne faut pas oublier qu'un arc éminemment mythologique courrait sur toute la saison 1: celui de Helo sur Caprica occupée par les Cylons, objet d'expériences sur l'amour et la procréation, qu'on imaginait liées au fameux «plan». Évidemment, cela s'oublie facilement puisque tout cela n'est qu'une impasse mythologique totale, en rien reliée à un plan de toute façon inexistant – quand bien même il était martelé dans tous les génériques.
Franchement, Battlestar Galactica est le programme le plus insultant pour ses spectateurs qu'il m'ait été donné de voir, d'autant plus que la déliquescence de l'écriture des personnages (et de l'interprétation par des acteurs laissés en roue libre) a été de paire avec l'effondrement de la pseudo mythologie de la série.
Etrangement, je n'ai jamais lu un seul article, billet de blog, ou critique qui pointe un élément essentiel responsable de la dégringolade qualitative de BSG – au-delà de son caractère improvisé, fièrement revendiqué par ce rigolo de Ron Moore.
A savoir un très important changement de format, intervenu vers la fin de la saison 2. Jusque là, un épisode de BSG couvrait une journée ou deux, et l'épisode suivant reprenait la suite du précédent sans ellipse. Cela obligeait les scénaristes à une grande rigueur dans l'écriture de l'intrigue et surtout des personnages et de leurs évolutions. Par facilité et flemmardise, cela a été jeté aux orties pour une structure floue pleines d'ellipses ou plusieurs jours, voire des semaines, peuvent se passer entre deux épisodes. Malheureusement, tout ce qu'il y avait de subtil et un peu délicat dans cette série a été jeté au passage, laissant à l'écran le foutoir incohérent, à la fois hystérique et chiant, des deux dernières saisons et de l'improbable téléfilm épilogue.
Livia: «Je me suis toujours demandée si la conclusion de la s4 [de Babylon 5] n'était, dans un genre complètement différent, une meilleure conclusion en raison justement de la construction narrative de la série. La fin de la s5 est une fin émotionnelle ; la fin de la s4 est une conclusion mythologique.»
En tout cas, elle n'a jamais été conçue comme une conclusion, puisque ce dernier épisode de la saison 4 fut, en réalité, le premier tourné de la saison 5 – le tout dernier épisode de la série, Sleeping in Light ayant été tourné avec un an d'avance au cas où la série n'aurait pas eu de fin.
A mon avis, c'est heureux, puisque je ne crois pas que le dernier épisode d'une série puisse être autre chose qu'émotionnel. Une série télé, par son inscription dans le temps, par l'attachement qu'elle provoque aux personnages, est une expérience principalement émotionnelle pour la vaste majorité de ses spectateurs (un des problème de la fiction française est d'ailleurs qu'elle se refuse trop à l'émotion: le mélo est jugé vulgaire alors on fait des production très froides qui fidélisent très peu). Je n'aime déjà pas trop The Deconstruction of Falling Stars en épisode de fin de saison, parce qu'il est trop cérébral et vraiment très affecté par les grosses contraintes de budget, je l'aurais vraiment très mal vécu en fin de série.
Livia continue en posant une très bonne question :
«Que penser du fait que, dans des séries ayant développé leur mythologie de façon totalement indépendante, sans aucune apparence commune, l'on aboutisse finalement à une résolution assez proche, soulignant la similitude des thématiques traitées par les scénaristes, et de manière quasi-concomitante?»
Y répondre m'amène d'abord à traiter une question de Kimon :
«Tout cela, après discussion avec des amis sériphiles par ailleurs, mène à la question "qu'est-ce que la mythologie"? Est-ce simplement la gestion d'un fil rouge narratif du début à la fin? Ou est-ce la création d'un univers et sa découverte à travers des mystères?
La première définition ferait de "The Wire" ou "The Shield" des séries mythologiques. La 2e préclut des séries de genre (SF, mystère) d'être mythologiques, et renvoie directement à la série qui en est à l'origine, XF. Est-ce que Star Trek (univers complexe, arcs narratifs courts (à part DS9, soit) mais pas de grand mystère évolutif) est de la mythologie?»
A mes yeux, mais cela se débat, le terme de série à mythologie renferme une grande partie de la réponse. Il renvoi principalement, dans les séries anglo-saxonnes évoquées ici, aux mythologies Grecques et Romaines, teintées d'apports christianiques vu la prégnance de ce substrat culturel aux États-Unis. Soit des histoires sur les origines de l'Humanité, sur ce qui fait sa nature, ses affrontements avec ses Dieux créateurs, les affrontements des Dieux entre eux... En cela, la série mythologique va, à mon sens, au-delà du mystère, mais englobe aussi des thèmes qu'on retrouve dans tous les exemples du genre: les conflits de génération, la notion de destin, la capacité de l'individu à changer le monde...
En conséquence, pour moi, une série à mythologie est forcément une série de genre. Il est probablement possible de faire une série mythologique avec un apport du fantastique qui serait minime, mais je crois difficile de faire sans. Jusqu'à ce qu'on me prouve le contraire.
Star Trek, je l'évoquais dans mon premier message, ça fait partie des inspirateurs de la série à mythologie. Pour moi, on est dans la construction progressive d'une quasi-mythologie. Notamment parce qu'au-delà des aspects de grande fresque montrant différentes cultures évoluer sur une période de temps très longue, si on prend en compte la continuité depuis The Original Series, il y a des éléments thématiques qui arrivent dès Next Generation qui sont annonciateurs de mythologie – je pense notamment à Q.
Deep Space Nine est l'étape finale dans laquelle Star Trek, après avoir influencé la création de mythologies véritables, réintègre et récupère cette influence et devient elle-même une série à mythologie.
Pour moi, du coup, The Shield et The Wire ne sont pas des séries à mythologie, mais des feuilletons (sachant qu'il s'agit là de classification sans la moindre considération hiérarchique d'un genre par rapport à l'autre). L'un des éléments de différence, c'est que ce type de série ne souffre à mon sens aucunement d'être improvisée. Ça ne veut pas dire que ça doit être écrit n'importe comment, naturellement. Mais on peut suivre tranquillement l'évolution des personnages et des situations sans avoir de visibilité à X saisons et livrer malgré tout des œuvres parfaites ou quasi-parfaites.
Le fait que les séries mythologiques américaines dérivent toutes de ce corpus commun – mythologie gréco-romaine et christianisme – expliquent leurs similarités parfois étonnantes. Dans une étude de la construction des séries mythologiques, effectuée il y a quelques années pour une mémorable conférence champêtre dans le cadre de feu le festival de séries de Macon, étude que j'avais basé sur les exemples comparés de X-Files, Babylon 5 et Star Trek Deep Space Nine, j'avais pointé le fait que chacun des trois héros, à l'approche ou au moment de la résolution, passaient par des expériences de mort / mort approchée / mort symbolique, qui marquaient un tournant. En effet, c'était aussi le moment où tant Sheridan, Mulder que Sisko devenaient le sujet de la mythologie après en avoir été longtemps les témoins/observateurs et devenaient eux-mêmes plus qu'humains, des sortes de demi-dieux symboliques.
On retrouve des tas d'autres similarités de cet ordre, et la moindre n'est pas la propension à jouer avec l'imagerie de la Cène à l'occasion de la dernière saison*. (Ce qui illustre d'ailleurs une progression qui est d'autant plus énervante qu'elle est donc systématique: on commence par des inspirations mythologiques gréco-romaines pour finir sur le mythe chrétien et les symboliques messianiques.)
* L'image de X-Files est celle où la représentation est la moins littérale, mais c'est aussi parce qu'il s'agit d'une véritable image d'épisode - 7x22 Requiem - et pas simplement d'une photo promo (et ce n'est pas vraiment la dernière saison de la série, mais à ce moment personne n'en savait rien).
C'est aussi devant le constat de ces répétitions que je me fais l'avocat d'une approche européenne de la série à mythologie. Il me semble justement qu'elle serait à même d'en élargir les sources d'inspiration, et donc d'en renouveler l'approche et l'intérêt, tout en la dé-christianisant. Tout cela en plus de tirer plus efficacement que les américains ne sont aujourd'hui en mesure de le faire, les leçons des expériences de ces vingt dernières années.
Je reviendrai avec un dernier billet consacré aux différentes méthodes d'écriture des mythologies de séries.
Source


la seule série asiatique qui ce rapproche du modèle us sa serait iris et encore sa ressemble plus à un mixe des deux.