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Vingt-mille ans dans le futur, une nouvelle science a vu le jour au sein de l’Empire : la psychohistoire, qui permet de prédire le futur par l’intermédiaire des mathématiques et de l’étude des populations. Or, Hari Seldon, le chef de file de cette discipline, découvre bientôt que l’Empire est destiné à s’effondrer et qu’il s’en suivra une ère de ténèbres de trente mille ans. Seldon décide donc de mettre sur pied la Fondation, dont l'oeuvre doit guider l'Humanité et permettre de réduire cette période à seulement mille ans...
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Fondation. Cycle mythique dont tout le monde a entendu parler, récompensée en 1966 par le titre de « Meilleure série de tous les temps » par le prestigieux prix Hugo (vote du public). Rien que ça.
Forcément, cela inspire le respect, mais s’attaquer à un tel monument est aussi dangereux, le risque d’être un peu déçu étant fatalement présent à l’esprit.
Le concept de base du cycle est assez détonnant : un science qui étudie le comportement des masses afin de prévoir l’avenir. Un avenir qui ne doit pas être révélé auxdites masses, sous peine de modifier son comportement ; par conséquent la population doit être « étudiée » à son insu. L’idée d’Asimov est d’autant plus intéressante qu’elle sonne de façon crédible à nos oreilles. Il prend d’ailleurs soin de nous rappeler régulièrement que cette science ne marche qu’à très grande échelle, avec des populations de plusieurs milliards d’être, pas avec un groupe d’individus isolés. La psychohistoire n’est pas un artifice divinatoire, mais une science mathématique loin d’être infaillible. D’ailleurs, les populations sont partagées quant à la réalité des prédictions. De plus, comme on le découvre plus tard, la psychohistoire n’est pas gravée dans le marbre et évolue sans cesse (comme une toute science).
Autre élément qui sonne doux aux oreilles du lecteur, c’est le lien que fait Asimov avec son autre grand cycle, celui des Robots. On sent une volonté de cohérence à tout cet univers et c’est forcément une bonne chose, car cela crée une plus grande profondeur aux deux oeuvres.
Cependant, Fondation souffre de nombreux problèmes.
Tout d’abord, l’aspect science-fictionnel est daté, dans le sens où l’on sent très clairement dès le début que nombre de choses proposées par Asimov sont un peu dépassées. Dans les années 50, on pensait que l’énergie atomique servirait à tout et résoudrait nombre de problèmes ; aujourd’hui, on sait ce qu’il en est réellement et une partie de l’univers d’Asimov ne fonctionne pas. Et lorsqu’on a lu Alastair Reynolds peu avant, la marche est haute, très haute. L’histoire de Fondation a beau se passer 20 000 ans dans le futur, l’univers proposé fait désuet. Cependant, il s’agit d’un problème somme toute normal, car la SF évolue avec les découvertes scientifiques, et l’on peut difficilement en tenir rigueur à l’auteur.
Non, le premier gros souci est ailleurs et tient au style de l’auteur : Asimov n’est pas un grand conteur. La dramaturgie de Fondation se compose d’une succession d’époques qui nous permettent d’avancer par bond durant la période de ténèbres que vit l’Humanité. Procédé somme toute classique, et à chaque début de période, nous avons droit à un petit résumé des évènements passés par l’intermédiaire des personnages. L’atmosphère déjà est un peu perturbante car on s’attend forcément à quelque chose d’assez noir : une chute d’empire galactique, la perte de nombreuses connaissances, l’humanité qui retombe des années en arrière… Or finalement, à la lecture des évènements, on a l’impression que les hommes ne vivent pas si mal ; certes en partie grâce à la Fondation, mais pas seulement. Tout juste nous dit-on que ça va mal car les gens n’ont plus leur confort, on évoque succinctement des révoltes, mais on ne sent globalement pas l’Humanité sombrer dans une ère de ténèbres — enfin, ce n’est pas ce qu’évoquent ces mots chez le lecteur. Et cela tient au style d’Asimov. En effet, Fondation est constituée de dialogues, de dialogues et encore de dialogues. Ça parle tout le temps, il y a très peu d’actions et quasiment pas de descriptions. Exemple : un moment, deux personnages, craignant d’être découverts, tuent un haut fonctionnaire de l’état et s’enfuient de la planète à bord d’un vaisseau. Tout ceci tient en une dizaine de lignes. Tout, absolument tout, passe donc par le dialogue. Le cycle est une succession de scène où des personnages discutent (souvent à deux, parfois à plusieurs) ; afin de nous permettre de suivre l’évolution du monde, leur discussion traite du passé (situé entre les périodes décrites), de la situation présente et de ce qu’ils envisagent dans l’avenir. De fait, pour caser tout cela dans des dialogues, il n’y a que deux possibilités : soit on est un dialoguiste de génie, soit on construit des répliques longues et lourdes au sein d’une conversation à rallonge. La teneur des dialogues n’est donc pas naturelle sur la forme, mais elle ne l’est pas non plus dans le fond. Les personnages échafaudent sans cesse des stratégies pour tenter de manipuler les autres sans qu’ils le sachent, mais ces stratégies sont trop compliquées, tous les retournements de situation ayant été envisagés et expliqués. On a souvent l’impression d’une partie d’échec où chacun prévoit les actions de l’autre plusieurs coups à l’avance ; sauf qu’ici, à utiliser toujours le même procédé et à surcharger le texte de séquences dialoguées, on fait décrocher le lecteur. De plus, lorsque les personnages échafaudent une hypothèse, elle se révèle presque toujours exacte, ou en tout cas très proche de la vérité. Et savoir systématiquement ce qui va se passer dans la centaine de pages qui suit, c’est un sérieux handicap pour le suspense — d’autant plus quand les titres des parties sont aussi explicites sur ce qui va se passer. Parallèlement, la lecture de romans de Dan Simmons oppose un contraste flagrant. Alors que ce dernier réussi à nous captiver avec des histoires parfois banales, Asimov peine à tenir notre attention avec un concept pourtant très fort à la base (pour ne pas dire carrément génial). Cependant, ce style a tendance à s’amoindrir — tout en restant très présent quand même — à partir du volume 4, écrit trente ans plus tard (point sur lequel nous reviendrons plus tard).
Un autre problème apparaît sous la forme d’un élément de l’histoire, important au niveau du cycle, mais qui ne fonctionne pas dans le cadre d’une œuvre de SF.
Ce qui suit révèle des éléments importants de l’intrigue
Asimov a choisi de doter certains personnages, et notamment les membres de la Seconde Fondation, d’une sorte de pouvoir de l’esprit qu’il nomme « mentalique ». Celui-ci permet à toute personne qui le maîtrise de manipuler l’esprit des hommes (1). Or dans un contexte de Science-Fiction, c’est difficilement plausible à partir du moment où les personnages n’utilisent aucun appareil pour réussir ce tour de force. Nous sommes ici plus dans le domaine du Fantastique. Quelques vagues explications sont un moment données sur l’origine de ce pouvoir et la façon dont il a été développé (par la technologie justement), mais elles sont trop succinctes bien que fort intéressantes. Néanmoins, l’idée première de l’auteur est d’opposer les deux Fondations, celle de la technologie et celle de l’esprit ; on finit donc par accepter ce postulat.
Mais tout ce gâte justement dans le quatrième volume, Fondation foudroyée (Foundation’s Edge), où la mentalique, non contente de renforcer sa position dominante au sein de l’intrigue, acquiert un aspect tout à fait extravagant. En effet, jusqu’ici, on avait surtout vu ou entendu des personnages en manipuler d’autres dans leur entourage proche ; maintenant, on sait que ce pouvoir de l’esprit permet au membres de la Seconde Fondation de communiquer à travers l’espace et même de manipuler les gens à des années-lumière de là. Sans vouloir entacher la réputation d’Isaac Asimov, cet élément confère au cycle de Fondation un aspect complètement surréaliste, plus du tout crédible et qui, ajouté au style littéraire peu convainquant, fait basculer le tout dans de la mauvaise SF.
Mais Asimov réussit le tour de force de trouver pire idée. Et cette idée a un nom : Gaïa. A partir du moment où elle apparaît, le surréalisme devient monnaie. Gaïa, dont le concept même est aberrant, devient une sorte de baguette magique pour l’écrivain, qui la sort en toutes circonstances. L’intrigue s’enlise ? Hop, un coup de Gaïa ! Les personnages se retrouvent dans une situation dont ils ne peuvent se sortir ? Hop, un coup de Gaïa !
Fin des spoilers.
Enfin, on peut s’interroger sur la façon dont tournent les évènements et donc l’histoire générale. Car ce qui amorce le cycle de Fondation, et le guide, est le fameux Plan Seldon, sensé réduire la période entre les deux empires à seulement 1 000 ans. Or, du milieu du 4e volume jusqu’à la fin du 5e et dernier tome, il n’en est quasiment plus fait mention. Car oui, le concept même de la série est abandonné en chemin, Asimov préférant s’attacher à autre chose. Ce qui est tout simplement hallucinant !
A partir de là, on se demande dans quelle mesure Asimov avait construit son histoire avant de l’écrire.
La première partie du cycle, la trilogie originale éditée de 1951 à 1953, est un amalgame de nouvelles publiées par Asimov entre 1942 et 1950. Ceci explique le coté « chroniques d’une époque ». A la lecture de ce triptyque, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de fin, la chronologie des évènements s’arrêtant environ trois siècles après l’avènement de la Fondation (sur les mille ans prévus). Une suite s’impose donc d’elle-même. Or, les deux romans suivants, qui concluent le cycle de fondation (2), ne sont publiés (et donc rédigés) que trente ans plus tard. Oui, trois décennies séparent le début de la fin…
Une question se pose alors : pourquoi un délai aussi important ? Asimov n’a-t-il pas eu le temps de mettre par écrit la suite avant cette date ? Peu probable car il a produit nombre de romans et nouvelles durant cette période (et obtenu plusieurs récompenses). Asimov n’avait-il pas prévu de faire une suite ? Possible, mais cela fait peur. Cela veut dire à la fois qu’il laissait une œuvre inachevée mais aussi qu’il est reparti sur une histoire qu’il n’avait pas prévu de finir. La réponse nous est donnée par l’écrivain lui-même dans la préface du dernier ouvrage : il s’agissait ni plus ni moins que d’une demande insistante de son éditeur, assortie d’une gros chèque (dix fois son avance habituelle). Pire : la taille du roman était également imposée et représentait le double d’une de ses anciennes productions. Asimov avoue même avoir dû relire les anciens romans pour se remettre dedans et pondre la commande — en même temps, cela peut se comprendre. On comprend alors mieux l’espèce de dérive dont est victime le cycle à partir du quatrième volume. D’un autre coté, on a du mal à comprendre comment l’auteur a pu envisager un seul instant de laisser son histoire en plan vers le milieu des années 50 — mais ça aussi il le dit lui-même : travailler sur cette saga ne l’intéressait plus… Avec tous ces éléments, il est peu probable que la lecture soit gâchée en vous révélant que le cycle de Fondation n’a pas de réelle fin. Une piste est proposée, guère satisfaisante et surtout à mille lieux du Plan Seldon.
Pour être tout à fait honnête, même si je suis partagé entre des aspects que je trouve excellents et d’autres franchement mauvais, mon sentiment général est que le cycle de Fondation correspond assez peu à l’idée que je me fais d’un classique de la Science-Fiction. D’un style assez précaire, avec une narration à la fois prévisible et par moments farfelue qui finit par perdre son objectif, Fondation ne peut complètement se cacher derrière son âge. Même si cela joue sur un certain nombre d’aspects, il faut bien reconnaître que cela ne saurait justifier complètement le résultat et, malgré un concept de départ détonnant, toutes ces erreurs font du cycle de Fondation une œuvre très moyenne pour ce qui est de la trilogie originelle, et une œuvre carrément médiocre si l’on prend en compte l’intégralité.
(1) Dans Code Geass, série d’animation japonaise (2007-2008), le personnage principal a la capacité de plier la volonté des gens suivant son désir. Les séquences où le pouvoir agit sur le cerveau humain et le reconfigure n’est pas sans rappeler les descriptions de la mentalique par Asimov.
(2) Deux autres romans, préludes au cycle de Fondation, sont classés à part. Ils narrent la genèse de la Fondation, bien avant les évènements du premier roman original. |